Mode et Identité

Power dressing, quand le vêtement s’impose

En septembre 1979, le quotidien new-yorkais The Post-Standard utilise pour la première fois l’expression « power dressing ». Le mot est nouveau, le geste, lui, a presque dix ans – en 1971, Yves Saint-Laurent habillait déjà les femmes de codes masculins dans sa collection « Quarante ».



Dans les années 70, les femmes investissent le monde du travail, un monde calibré par et pour les hommes. Pour s’y imposer, elles vont emprunter leurs codes vestimentaires. Mais emprunter ne veut pas dire copier.

Un monde taillé pour les hommes

Les années 70 aux États-Unis dessinent un nouveau visage du capitalisme. Le monde du travail devient une arène où il faut performer, s’imposer, gagner. On ne cherche plus simplement un emploi, on construit une image, une posture, un statut.

C’est dans ce contexte que les femmes font leur entrée massive dans les entreprises. Un territoire nouveau, avec ses règles et ses uniformes.

Le vêtement comme camouflage

Dans le monde animal, le mimétisme est une question de survie. Chaque espèce a développé ses propres stratégies pour exister dans un environnement hostile. L’être humain, lui, n’a pas ces ressources biologiques. Il a le vêtement.
Depuis la Première Guerre mondiale, les armées du monde entier portent le treillis : une tenue dont les couleurs et les motifs se fondent dans le paysage pour tromper l’ennemi. Le principe est simple : disparaître pour mieux s’imposer.

C’est exactement ce que font les femmes qui entrent dans le monde du travail des années 70 et 80. En empruntant les attributs vestimentaires masculins — la veste structurée, le costume, la cravate — elles se fondent dans le paysage professionnel pour mieux y exister. L’épaulette devient leur treillis. Le tailleur, leur armure.

Des codes que l’on voit apparaître dès les années 30. Marlene Dietrich, se présente en smoking et haut-de-forme dans Morocco de Josef von Sternberg. Mais ce n’est pas un simple jeu de style, c’est un message délibéré.
L’actrice et chanteuse est une femme de caractère qui refuse les clichés de la féminité de son époque. Elle porte des pantalons, fume avec désinvolture, incarne des personnages complexes et autodéterminés. Le vêtement masculin n’est pas un déguisement : c’est une posture qu’elle revendiquera elle-même :

Je ne m’habille pas pour la mode, ni pour l’homme, ni pour le public : je m’habille pour l’image que j’ai de moi-même.

Le power dressing n’avait pas encore de nom. Il avait déjà une femme.

Quand le costume change de camp

Emprunter le vestiaire masculin, oui, l’imiter à l’identique, non. C’est là que le power dressing révèle sa vraie nature.

La cravate en est l’exemple le plus parlant. Attribut masculin par excellence, associé au costume de bureau depuis le milieu du XIXe siècle, elle réapparaît dans les garde-robes féminines des années 80, mais transformée. Nouée dans le dos, géante sur une robe du soir, pavée de strass, détournée en ceinture. Paradoxalement, c’est sa version la plus littérale – portée exactement comme un homme la porterait – qui séduit le moins. Les femmes s’approprient le symbole du pouvoir, mais refusent la copie conforme.

C’est là que le power dressing devient intéressant : pas dans la copie, mais dans ce qu’on en fait.

Ce vestiaire n’est pas encore tout à fait le mien, mais il m’attire, pour la force qu’il dégage, pour la dualité qu’il incarne : ne pas choisir un camp, mais jouer avec les codes de chacun.
Contourner les codes du vestiaire masculin reste aujourd’hui un acte. Un blazer trop grand, une chemise oversize — des pièces qui disent autre chose que le pouvoir professionnel : une sexualité libre, assumée, qui n’a pas besoin de se montrer pour exister.

Le power dressing s’est transformé, s’est déplacé, a changé de mains. Il est devenu un jeu, une revendication, une façon d’exister.

Et si les femmes ont appris à détourner les codes du vestiaire masculin, l’inverse est aussi vrai. Le pouvoir n’a pas de genre et le vestiaire non plus.